Christiane Beaupré
Le décès récent d’Annette Dionne, à l’âge de 91 ans, marque la fin d’un chapitre unique de l’histoire canadienne. Dernière survivante des célèbres quintuplées Dionne, Annette s’est éteinte discrètement, la veille de Noël, loin de l’extraordinaire attention médiatique qui a façonné, souvent malgré elles, la vie des cinq sœurs nées dans une petite communauté du Nord de l’Ontario.
Les quintuplées Dionne — Yvonne, Annette, Cécile, Émilie et Marie — voient le jour le 28 mai 1934 à Corbeil, près de North Bay. À une époque où les naissances multiples sont extrêmement rares et où les soins néonataux sont rudimentaires, leur survie au-delà de la petite enfance constitue un exploit médical sans précédent. Elles deviennent ainsi les premières quintuplées connues à survivre à l’enfance, attirant rapidement l’attention du monde entier.
Cette fascination prend toutefois une tournure controversée. Alors qu’elles n’ont que quelques mois, le gouvernement de l’Ontario retire les cinq bébés à leurs parents, déjà à la tête d’une famille de cinq autres enfants. Officiellement, il s’agit de les protéger. En réalité, leur enfance se déroule sous le regard constant du public, au cœur d’un site baptisé Quintland, une sorte de pavillon d’exposition situé à proximité de la maison familiale.
Pendant des années, des millions de touristes font la file pour observer les quintuplées jouer, manger ou dormir, derrière une vitre à sens unique, comme dans un zoo humain. Cette attraction devient un moteur économique majeur pour le nord de l’Ontario, générant des millions de dollars en retombées touristiques. Hollywood s’empare de leur histoire, produisant des films à leur sujet, tandis que des multinationales – tels que Quaker Oats et Colgate – les utilisent comme symboles publicitaires.
Derrière cette image idyllique se cache toutefois une enfance marquée par le contrôle, la séparation familiale et la marchandisation de leur image. Ce n’est qu’à l’âge de 18 ans que les sœurs quittent enfin l’Ontario pour s’installer à Montréal, cherchant à reconstruire leur vie à l’abri des projecteurs et du regard public.
Le destin des quintuplées est aussi ponctué de deuils. Émilie meurt tragiquement en août 1954, à seulement 20 ans. Marie décède en 1970. En 1998, Annette, Cécile et Yvonne reçoivent 4 millions $ du gouvernement de l’Ontario, en compensation pour la mauvaise gestion du fonds fiduciaire censé assurer leur avenir. Trois ans plus tard, Yvonne succombe à un cancer, et Cécile décède en juillet 2019.
Avec le décès d’Annette Dionne, c’est la dernière voix directe d’une histoire à la fois fascinante et troublante qui s’éteint. Celle de cinq enfants devenues, bien malgré elles, des icônes mondiales — et dont la vie soulève encore aujourd’hui des questions essentielles sur les droits des enfants, l’éthique et la responsabilité de l’État.
Photo : De gauche à droite : Yvonne, Cécile et Annette. Photo libre de droits, permission de Bryan Adams.






