La communauté rwandaise de Hamilton a commémoré, le 21 avril au Parc d’innovation McMaster, le génocide perpétré contre les Tutsis, il y a 24 ans au Rwanda.

Au cours d’une conférence, le major (à la retraite) Philip Lancaster, assistant militaire du général Roméo Dallaire, commandant la Mission des Nations-Unies pour l’assistance au Rwanda (MINUAR) au moment des faits, est largement revenu sur le contexte explosif dans lequel s’est produite la tragédie et les raisons qui ont conduit la mission de paix internationale à ne pas intervenir pour tenter d’y mettre fin.

En l’espace d’une centaine de jours, à partir du 7 avril 1994, plus de 800 000 Tutsis ont été massacrés par un pouvoir et des extrémistes hutus dans ce que l’histoire retiendra comme le dernier génocide du XXe siècle, et aussi le plus rapide que le monde ait jamais connu. Si l’attentat (toujours non élucidé) qui a coûté la vie au président hutu Juvénal Habyarimana a été le détonateur de cette folie meurtrière, une cause macabre est à l’origine de ce massacre prémédité : l’idéologie génocidaire prônée depuis plusieurs décennies visant l’extermination des Tutsis.

Dans un pays remodelé par les puissances coloniales occidentales qui imposèrent les Tutsis pour assurer l’autorité sous leur tutelle, avant de favoriser la majorité hutue, à la fin des années 50, « la première extermination a commencé à partir de 1959, rappelle Jean Gacinya, président de la Communauté rwando-canadienne de Hamilton. Elle a provoqué un exode massif de réfugiés tutsis dans les pays voisins. Plus de 30 ans plus tard (en 1992 et 1993), des négociations ont abouti aux accords d’Arusha permettant leur réinsertion dans la vie politique et militaire de la nation rwandaise.»

Autant de concessions qui ont attisé la haine de l’aile dure du pouvoir Hutu à l’égard des Tutsis. Dans un pays en proie à la guerre civile depuis 1990, les machettes n’attendaient qu’un prétexte, abonde M. Gacinya : « Plus que l’évidence des signes avant-coureurs, il y avait même des plans de destabilisation du pouvoir et d’élimination des Tutsis, tel que révélé par la MINUAR, entre autres sources. Le climat était mauvais et lorsque tout a basculé, la communauté internationale a malheureusement laissé faire. »

L’inaction de la communauté internationale a alimenté la polémique, de même que le rôle controversé joué par l’armée française. En établissant une “zone humanitaire sûre”, l’opération Turquoise a contrecarré l’avancée de la rébellion tutsie du Front patriotique rwandais et facilité la fuite des génocidaires vers le Zaïre (actuelle République démocratique du Congo), selon de nombreux témoignages, y compris au sein même de l’armée française. L’Hexagone a été aussi mis en cause pour avoir vendu des armes aux forces armées rwandaises, même après l’embargo imposé par le biais des Nations Unies.

Le major (à la retraite) Philip Lancaster. 

Vingt-quatre ans après, la plaie se referme difficilement au pays des Mille Collines, régulièrement secoué par de macabres découvertes. Deux-cents dépouilles ont été retrouvées dans quatre charniers mis à jour près de la capitale Kigali en avril dernier. Dans cette jeune nation où peuvent cohabiter encore victimes et bourreaux, le chef du gouvernement Paul Kagame tente d’effacer les différences et d’abattre les barrières sociales entre ce qu’il conviendrait d’appeler des classes ou statuts sociaux d’alors (et non ethnies puisque Tutsis, Hutus et Twas partagent une langue, une culture, un territoire et des religions communes).

« C’est à la fois le grand défi et la grande réussite du gouvernement, juge M. Gacinya. Malgré toute notre tragédie, le pays cherche à se reconstruire sur l’idée qu’on est Rwandais avant tout. La carte d’identité ne différencie plus Tutsi, Hutu ou Twa et l’accès à l’école ou aux différentes formes de l’administration n’est plus discriminatoire. »

Or la justice bute essentiellement sur deux points : le silence des témoins et le secret militaire. « En refusant de déclassifier des archives, d’extrader des génocidaires ou même de reconnaître le génocide contre les Tutsis, des nations comme la France empêchent la justice d’avancer et se maintiennent d’une certaine façon dans le déni », analyse Jean Gacinya.

En tant que Canadien et Rwandais, il estime être lié à ce devoir de mémoire : « Nous devons prendre part à cette soif de paix et combattre toute idéologie du génocide, non seulement au Rwanda mais partout dans le monde. Tant que les auteurs de telles atrocités se sentiront libres, le mal ne sera pas déraciné. Nous commémorerons le génocide contre les Tutsis au Rwanda aussi longtemps que possible pour éviter d’y sombrer une autre fois, pour rendre justice à toutes ces victimes innocentes, mais aussi pour préparer un meilleur avenir pour nos générations futures. »

Le drapeau du Rwanda hissé à l’hôtel de ville de Hamilton en présence du maire Fred Eisenberger et du président de la communauté Jean Gacinya (au centre).

 

Photo (couverture) : la conférence a réuni de nombreux membres de la communauté rwandaise.

Photos Courtoisie Communauté rwando-canadienne de Hamilton.